Le paradoxe du patrimoine maritime de Malte.

 

par Guy Nesen –correspondant local

 

S'il existe un endroit en Europe où l'on peut encore admirer une incroyable quantité de bateaux de pêche traditionnels toujours à flots, c'est bien à Malte, petite île perdue au milieu de la Méditerranée à 90 km au sud de la Sicile. Les Maltais aiment leurs bateaux, aux noms locaux parfois imprononçables, xprunara, dhajxa tall pass, kajjikk, luzzu, ferrilla, fregatina. Leurs couleurs éclatantes sont même devenues emblématiques de ce petit pays au point qu'elles ornent la plupart des guides touristiques de l'île.

Nombre de Maltais ont en effet un grand père, un oncle ancien pêcheur et beaucoup d'entre eux se souviennent avec nostalgie des nuits passées dans leur enfance à traquer le calamar à la lueur du lamparo. Afin de se protéger des tempêtes d'hiver, qui peuvent être dévastatrices car aucun port de l'île n'est vraiment sûr, les bateaux sont mis à terre quelques mois de l'année et bichonnés par leurs propriétaires: calfatage, peintures neuves, entretien moteur, le tout de façon pragmatique, sans vraiment tenir compte de la valeur patrimoniale de ces bateaux.

Ce concept semble d'ailleurs être absent du vocabulaire maltais, le bateau traditionnel n'étant conçu que comme un objet utilitaire, le plus souvent utilisé pour une pêche locale occasionnelle par des propriétaires âgés, mais aussi pour du transport de passagers dans certains sites touristiques de l’île .

 

La motorisation des bateaux, commencée après la première guerre mondiale, étant maintenant totale,plus aucun d'eux ne porte maintenant de gréement et il est triste de ne jamais voir de voile latine ou à livarde, les deux gréements traditionnels de Malte, sillonner les eaux de l'île.

 

Le paradoxe est là, car malgré la présence de cette richesse encore vivante et à l'inverse de tous les pays européens, aucune association de préservation du patrimoine maritime n'existe à Malte.

Un seul minuscule chantier de réparation bois réussi tant bien que mal à se maintenir en activité. De nombreuses coques se dessèchent au soleil. Certaines ont été transformées en attraction pour boutiques à touristes ou finissent sur un rond-point quand ce n'est pas de benne à ordures.

Heureusement, depuis peu, plusieurs initiatives sont apparues, soutenues par quelques passionnés, pour sauver ce patrimoine: un groupe facebook, lancé il y a quelques mois et déjà très actif, adécidé de s'organiser pour agir (Malta traditional sail boats).

Plusieurs projets individuels ont maintenant des outils pour communiquer, échanger et s'organiser. L'antenne maltaise du "NationalTrust" appelée localement "Din L-Art Helwa" (www.dinlarthelwa.com) à décidé de lancer un projet d'atelier de restauration de bateaux traditionnels en lien avec un bastion du XVIème siècle récemment restauré.

Un peu oubliée, la petite île de Malte, va-t-elle enfin rejoindre le groupe des passionnés souhaitant sauver leur patrimoine maritime? C'est un souhait que la FPMM veut partager et encourager.

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Les bateaux traditionnels de Malte

 

par Guy Nesen –correspondant local

Il y a une dizaine d’années, Peter Goodwin, un écossais passionné exilé à Malte, a décidé de refaire naviguer à la voile un LUZZU, bateau de pêche traditionnel de cette minuscule île de la Méditerranée située à 90 kilomètres au sud de la Sicile.

Se lancer dans une telle aventure était un véritable défi car il ne pouvait s’appuyer sur aucun exemple de gréement, les voiles traditionnelles ayant totalement disparu de Malte depuis des décennies.

Après des mois de recherche (bibliographie, musée de la marine, internet,

pêcheurs locaux, artisans de chantiers de marine, etc), lui et son ami Ian Kingsley Brown, un ancien voilier, sont parvenus à dessiner et fabriquer un gréement le plus proche possible de celui, oublié, des luzzu de pêche du début du XXème siècle.

En 2007, Charmaine, était ainsi l’unique exemplaire du patrimoine maritime de Malte à naviguer à la voile. Malheureusement dégréé en 2017 par un nouveau propriétaire plus intéressé par la place au port que par la tradition maritime, Charmaine symbolise à lui seul l’histoire d’une île

orpheline de sa voile traditionnelle.

Le LUZZU est le bateau emblématique de Malte et comme tous les bateaux traditionnels maltais il est peint de couleurs éclatantes et arbore une moustache de couleur variant selon le port d’attache.

D’une longueur variant de 6 à 10 mètres, il est apparenté à la grande tradition des bateaux méditerranéens par sa forme de « pointu».

Les entrées d’eau sont fines pour affronter la mer courte mais la coque s’évase rapidement au- dessus de la flottaison afin de protéger l’équipage des vagues abruptes de la région.

Comme de nombreux bateaux méditerranéens l’étrave porte un capian tandis que deux yeux sont peints sur la coque afin de conjurer le mauvais sort.

Son pavois est composé de plusieurs segments amovibles caractéristiques des bateaux maltais. Le luzzu était soit manoeuvré à la rame dans les ports, soit à la voile pour la pêche. Il portait alors un gréement à livarde très allongé sur un mat court et un petit foc amuré sur un long bout dehors. Ce gréement, insolite en Méditerranée, est probablement le plus ancien gréement des bateaux maltais, lentement abandonné au cours du temps.

Ainsi, un certain nombre de luzzu, relativement récents, ont adopté le gréement latin

(tal-latini en Maltais), largement répandu dans l’Italie voisine.

Il faut noter que le terme « voile latine » est utilisé ici de façon générique,

cette dernière étant strictement triangulaire alors que celle des luzzu, comme celle des felouques du Nil, était trapézoïdale. La présence d’une courte partie verticale au point d’amure permet ainsi de raccourcir les deux antennes tout en conservant la même surface de voile. Alors qu’il ne semble pas y avoir de distinction en France, les Anglais font la différence entre « lateen sail » et « settee sail ».

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On peut considérer le luzzu comme la forme accomplie de l’évolution de plusieurs types de bateaux de travail dont plusieurs ont maintenant disparu. La forme la plus ancienne, connue depuis le XVIème siècle et encore présente au début du XXème siècle, est le XPRUNARA dont le nom dérive de la présence d’une sorte d’éperon (xprun en maltais équivalent du taille-mer français). Ce bateau portait un invraisemblable et élégant gréement à balestron agrémenté de plusieurs étranges voiles de portant, grées sur d’immenses gaffes ou sur les longs avirons.

L’évolution de cette forme ancestrale a donné par disparition de l’éperon, le ferilla(ou firilla) puis le luzzu ainsi que le kajjik.

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 Le FERILLA se distingue du luzzu dont il est très proche par une taille plus modeste (environ 5 à 6 mètres) et par son imposant capian (stern post) ainsi que par quelques détails architecturaux de la coque.

Il a aussi conservé le complexe gréement à livarde du xprunara.

Aujourd’hui, les xprunara ont totalement disparu et il est rare de voir un ferilla dans un port maltais.

 

Actuellement, le bateau traditionnel le plus populaire est le KAJJIK dont le nom provient du terme « caïque », une sorte de luzzu à tableau dont les formes pleines de l’arrière se prêtent bien à la motorisation, car il est bien entendu que plus aucun de ces bateaux ne porte de gréement.

 

Guy Nesen

En confinement le 11 mai 2020

 

Légende des photos

 

Photo 1: le luzzu Charmaine en 2007 au portant avec ses voiles en ciseaux ou en "oreilles de lièvre". Noter les couleurs de la coque moins criarde que celles des luzzu modernes mais plus authentiques.

 

Photo 2: étrave d'un luzzu moderne arborant ses couleurs vives. On voit bien l'évasement de la coque au-dessus de la flottaison.

 

Photo 3: le port de Mgarr en 1880. Au premier plan une frejgatina, à gauche un xpunara reconnaissable à son éperon (xprun) et àl'arrière plan plusieurs dghajsa tal-latini.

Les types de bateaux traditionnels de Malte

- par Guy Nesen, en direct de Malte -

 

Un autre bateau emblématique de Malte est le dghajsa tal-latini, aussi appelé

gozo boat du nom de l’île de Gozo, la seconde île de l’archipel de Malte où ils étaient construits. Lui aussi dérive du xprunara qui, suite à l’adoption de gréement latin, a pris son nom « à la latine ».

 

Cette sorte de gros luzzu ne doit pas être associé au gozzo du golfe de Gênes, étymologiquement et structurellement différent.

 

À la différence du luzzu qui est surtout un bateau de pêche, le dghajsa tal-latini

est un bateau de charge conçu pour le transport de matériaux ou de passagers entre les deux îles de l’archipel, d’où sa taille imposante, une quinzaine de mètres en moyenne.

 

Très stable et très marin, il peut affronter une grosse mer et il se raconte qu’aucun n’a jamais sombré.

Comme le luzzu, il est gréé de deux voiles latines trapézoïdales et d’un foc sur bout-dehors.

Un des derniers à avoir été construit à Gozo, le Sacra Famiglia C32, mis à l’eau en 1933 et abandonné dans les années 70, a été restauré au début des années 2000

et exposé depuis 2014 sur un des quais du port de Mgarr à Gozo, où il est couvert d’un vélum et arrosé régulièrement pour le préserver du séchage.

En dehors du modeste musée de la marine, ce bateau représente le seul exemple de préservation du patrimoine maritime de Malte.

 

 La liste des bateaux traditionnels maltais ne serait pas complète sans mentionner

les frejgatina, petites embarcations de 3 à 4 mètres de longueur dont le gracieux tableau arrière est probablement à l’origine de leur nom.

Ces bateaux, conçus pour être manœuvrés à la rame ont été gréés d’une voile latine très apiquée lors de régates locales dans les années 50.

 

 

Également à l’origine exclusivement manœuvrés à la rame et à la façon vénitienne face à la route, les dghajsa tal-pass, littéralement « bateaux à passagers » assurent encore la navette entre La Valette et Birgu, principalement pour les touristes... à l’aide d’un petit hors- bord latéral.

Très fiers avec leurs deux capians démesurés, ils sont encore construits dans l’unique petit chantier traditionnel subsistant dans l’île.

 

On en comptait plus de 2000 dans les années 50 où ils avaient l’habitude de s’agglutiner autour des navires de guerre de la Navy cantonnés dans le port de La Valette à l’époque de la colonisation britannique.

Le départ de la flotte en 1979 a signé la disparition en masse de ces élégantes embarcations.

On peut encore admirer ces fins bateaux dont quelques variantes sportives ont été ajoutées, lors des régates de mars et de septembre organisées dans le Grand Harbour de La Valette pour commémorer les victoires maltaises lors du Grand Siège de 1565 et la fin de la seconde guerre mondiale.

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Ainsi, sur les sept types de bateaux traditionnels maltais, seuls trois sont encore utilisés quotidiennement : une douzaine de dghajsa tal-pass à usage touristique et quelques autres réservés aux régates, un grand nombre de kajjik et beaucoup moins de luzzu à usage polyvalent dont la balade touristique mais surtout destinés à la pêche côtière récréative encore pratiquée par quelques maltais, la pêche professionnelle nécessitant des bateaux aux conceptions plus modernes et de plus grande taille, les lanca.

Mais ceux-là nous éloignent de la tradition.

 

Ce riche patrimoine, bien que très vivant, est-il menacé ?

Comme partout bien sûr, mais en dépit de la relative abondance de bateaux en état de naviguer, il est inquiétant de constater le peu d’intérêt des Maltais pour

la préservation de leur patrimoine maritime, notamment la pratique de la voile traditionnelle.

Mises à part les fédérations sportives de quartier organisant les régates de dghajsa tal-pass il n’existe aucune association ayant pour objectif la préservation du patrimoine maritime de Malte.

Des projets individuels sont toutefois à noter comme la restauration de bateaux par une poignée de particuliers, comme le groupe Facebook   Malta traditional  sail  boats et le démarrage d’un projet deworkshop par l’association Din l-Art Helwa (cf. Bulletin de la FPMM d’avril 2020). Même encore timides, ces initiatives sont autant de lueurs d’espoir pour tous les passionnés du patrimoine maritime.

 

Au terme de cette exploration succincte de l’évolution des bateaux de travail de Malte, il est curieux de remarquer que la forme la plus ancienne de gréement utilisé dans l’île est la livarde et que la voile latine n’est apparue dans lepaysage que très tardivement au XXe siècle avec la mise en service des dghajasa tal-latini entre Gozo et Malte.

 

Pour quelles raisons des marins entourés depuis des siècles par des chebecs, des galeas, des felouques et autres voiliers à gréement latin ont-ils préféré ce gréement de l’Europe du nord plutôt que celui de leurs voisins proches ?

Quels avantages compétitifs, pour utiliser une langage moderne, en tiraient-ils ?

Le complexe gréement à livarde avec ses multiples voiles additionnelles était-il plus performant au portant et par vent faible, une allure et des conditions fréquentes le long des côtes de Malte ?

Toujours est-il que finalement, la performance alliée à la simplicité relative dela voile latine a eu raison des pratiques ancestrales et s’est imposée avant d’être détrônée par le cheval-vapeur.

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Fédération Patrimoine Maritime Méditerranéen